Je crois que le moment est venu.
Par maintes occasions, j'ai vanté les mérites de l'adaptation cinématographique de la célébrissime trilogie de Tolkien, réalisée de main de maître par l'équipe de tournage des films, avec Sir Peter Jackson en tête de file.
Des comédiens très bien choisis, investis dans leurs rôles et convaincants, complètement immergés dans l'univers de Tolkien, grâce à des décors et maquettes grandioses, de superbes costumes et accessoires, un travail sur les coiffures, les prothèses et les maquillages dont le résultat est époustouflant, des effets spéciaux tout bonnement stupéfiants, d'une rare qualité d'un réalisme irréprochable, une bande originale magnifique, un travail de titan pour les habilleurs, régisseurs, preneurs de son, cascadeurs et tant d'autres encore...
Du très grand cinéma, quoi.
SAUF QUE.
et la fidélité ? un véritable casse-tête pour tout le monde, et tout particulièrement pour els scénaristes. C'est un enjeu énorme, surtout en tenant compte du succès de la trilogie à travers les âges, si j'ose dire.
"Ils s'en sont très bien sortis". Il est vrai que le format des films était déjà assez long, ce fut un grand soulagement que le public supportent aussi bien trois heures d'images et de son d'affilée, dans tous les sens du terme. Quel plébiscite, mes amis, quelles critiques élogieuses !
Étant une grande fan du Seigneur des Anneaux, c'est assez déchirant de vouloir à tout prix sortir les regrets laissés par les films par rapport aux livres. Mais c'est une manière de démystifier l'objet d'un culte, de tester la résistance d'un chef d'oeuvre. Certes, je n'en suis pas une experte, loin de là.
Vous connaissez le schéma d'une histoire d'amour... D'abord c'est la passion qui gouverne nos coeurs, puis la routine s'installe, imperceptible mais néanmoins inexorable... si bien qu'on ne voit plus que les failles de l'objet aimé. Eh bien, c'est exactement cela pour le Seigneur des Anneaux. Des critiques trottaient régulièrement dans ma tête lors de chaque visionnages des films. Je n'ai pas pris la menace au sérieux... mais à la longue, elles me font l'effet d'acouphènes parvenus au stade ultime.
Quand on souffre, on veut absolument que ça s'arrête... alors on crache sa bile, son venin, tout ce que vous voulez. Est-ce pour autant de la traîtrise ?
Alors les voilà, ces critiques, assez de cette pseudo-préface. C'est parti.
* Liste non-exhaustive
Déjà, on nous a "raccourci" nos Hobbits.
Avant de parler de taille, je vais juste écrire une ligne sur Sam et Frodon. Ce sont LES porteurs de l'Anneaux, on "les loue avec de grandes louanges" et on chante "Frodon aux Neuf Doigts et l'Anneau du Destin".
Bref, maintenant, parlons de têtes et de pieds.
Nos amis Merry et Pippin sont censés se lier davantage d'amitié avec l'Ent Sylvebarbe, qui ne manque pas de leur offrir gracieusement l'apéritif. Et cette Eau d'Ent a pour propriété de faire grandir ceux qui la boivent. Si bien que plus tard, Sam les prendra pour de jeunes garçons humains avant de mieux les observer, et Bilbon leur conseillera de "ne pas laisser leurs têtes devenir trop grandes pour leurs chapeaux", par pure pratique et économie.
Leurs tailles respectives font aussi impression chez eux... la Comté, qui n'est plus aussi verdoyante que cela à leur retour aux sources. (Chapitre VIII du Livre VI)
Et c'est là que l'on constate une infidélité flagrante et douloureuse : que sont devenus les titres honoriques et les exploits militaires de nos jeunes Maïtres Hobbits, messieurs Meriadoc et Peregrïn, Chevaliers de la Cité et de la Marche, puis Capitaines de la Bataille de Lèzeau de 1419 ?* Eh oui, car la Comté est ravagée, ses prairies dévastées, ses rivières asséchées et ses arbres déracinés (même l'Arbre de la Fête sous lequel Bilbon avait prononcé son discours pour son undécantième anniversaire). Bref, un paysage cauchemardesque, pire encore que celui des terres de Mordor. Et c'est le cadeau de Dame Galadriel à Sam Gamegie qui reverdirera la Comté. De même, on nous a enterré notre Sharcoux avant même de nous l'avoir tué.
Qui est Sharcoux* ? Saroumane le Blanc, le Multicolore selon lui, le Crasseux selon les témoins de sa déchéance. On le retrouve avec Grima-Langue-De-Serpent sur les routes, tels deux mendiants, et sa main-mise la Comté constituera son dernier méfait. Frodon épargna le Mage alors même qu'il avait tenté de l'assassiner et proposa la liberté à Grima, traité comme de la verminepar Saroumane. C'est Grima qui, fou de rage après avoir encaissé un nouveau coup de pied, tranchera la gorge de son tortionnaire avant de tomber mort, transperçé par les traits de quatre archers Hobbits .
Enfin, où est notre Roi Elessar ? Ah bon, c'était la vedette du troisième volet ? Je ne m'en étais pas aperçu...
Le Roi de Gondor, "Aragorn fils d'Arathorn, fils d'Isildur, fils d'Elendil de Nùmeror, chef des Dunedains d' Arnor, Capitaine de l'Armée de l'Ouest, porteur de l'Étoile du Nord, manieur de l'Épée Reforgée, victorieux au combat," (jusque-là c'est bon, mais pas ce qui suit : "dont les mains apportent la guérision, la Pierre Elfique, Elesar de la lignée de Valandil" (il a aussi Rôdeur et Grands-Pas mais c'est moins classieux - quoiqu'en haute langue cela donne )
Où est la pierre verte qui devrait briller sur sa poitrine ? (mentionnée pour la première fois dans un poème de Bilbon lu à la Cour d'Elrond).
Lorsque l'on regarde le film, on voit Aragorn pourfendre quelques Orques comme à son habitude, puis d'un seul coup, il se retrouve promu roi, à la tête d'une Armée avançant vers la Porte Noire.
Un peu léger tout ça. Ca pourrait presque s'apparenter à un : "Ha ! C'est moi Simba c'est moi le Roi du Royaume animal". Même dans le roi lion, la question sur l'hérédité du trône est plus présente. Oui, bon, la conversation qu'il a eu avec son elfe chérie Arwen Undomiel du style : "Le même sang coule dans mes veines, la même faiblesse." - Vous êtes son héritier, pas Isildur lui-même."
Pourquoi Aragorn est-il reconnu comme le Roi légitime du Gondor ? Parce qu'il a fuit ses devoirs royaux pour les auberges de Bree ? ah bien sûr ça explique tout... ou pas...
Il devient Roi car il a les mains du Roi guérisseur, celles dans lesquelles la feuille de roi, l'athelas, redonne la vie. Car il soigne les blessures graves de Faramir, d'Éowyn et de Merry, victimes du Souffle Noir (ou un truc comme ça), car ils ont été touché par le sorcier-Roi d'Angmar (qui je vous le rappelle, est le plus puissant de Neuf et pensait pouvoir briser Gandalf le Blanc). Et il se fait du souci pour sa lignée, croyant sa bien-aimée à dix milles lieues de lui, et confie ses craintes à Gandalf. Mithrandir lui montre alors le rejeton de l'Aîné des Arbres, signe du prochain renouveau de la lignée du Roi. Ah, et le couronnement et le discours de sa Majesté ont été tronqués eux aussi... bref...
C'est d'ailleurs dans la Maison des Guérisseurs que se fait la rencontre entre la Vierge guerrière de Rohan, celle qui ne craint ni la souffrance ni la mort (mais un cage et un chagrin d'amour), et le jeune capitaine de Gondor.
jackson avait "mis l'accent sur la part féminine du roman".
Tu parles ! déjà la plupart des exploits guerriers d'Éowyn ont été coupés au montage de la version cinéma, et ensuite la plus grande séquence-émotion du film entre elle et Faramir, au profit d'Arwen qui s'est fait cavalière émérite dans le premier épisode, puis peupla les rêves de son amant ? En plus, dans le film, Aragorn semble donner de faux espoir à Eowyn (jeu de regard dans le deuxième film), et même près de renoncer à sa belle (sauf que futur-beau-papa lui a rendu visite et lui a sonné les cloches xD)) avant de "mettre un rateau" à la nièce du Roi Théoden, et le couple Aragorn-Eowyn semble être un couple manqué de peu.
Dans le livre on nous fait bien comprendre qu'il reste tout entier à sa belle, qu'il admire Eowyn sans en être amoureux et pour cela souffre du désespoir de la jeune princesse de Rohan.
Bref. Donc voici le superbe dialogue dont vous n'avez pu profiter (qui vient après d'autres échanges tout aussi beaux, mais trop long à recopier, songez à mes pauvres doigts, bien qu'ils soient Dix) :
- Pourquoi restez-vous ici, Eowyn, et n'allez-vous pas aux réjouissances de Cormallen au-delà de Cait Andros, où votre frère vous attend ?
- Ne le savez-vous pas ?
- Il peut y avoir deux raisons, mais je ne sais laquelle est vraie.
- Je ne désire pas jouer aux devinettes. parlez plus clairement !
- Eh bien, si vous y tenez, madame. Vous ne partez pas, parce que seul votre frère vous a appelée, et contempler le Seigneur Aragorn, l'héritier d'Elendil, dans son triomphe ne vous apporterait à présent aucune joie. Ou parce que je n'y vais pas et que vous désirez encore être auprès de moi. Peut-être aussi pour les deux raisons à la fois et parce que vous-même ne pouvez choisir entre elles. Ne m'aimez-vous pas, Eowyn, ou ne le voulez-vous pas ?
- Je souhaiterais être aimée d'un autre homme. Mais je ne désire la pitié d'aucun homme.
- Cela, je le sais. Vous désiriez l'amour du Seigneur Aragorn. Parce qu'il était haut et puissant, et que vous désiriez avoir renom et gloire et être élevée bien au-dessus des êtres mesquins qui rampent sur la terre. Et il vous parraissait admirable comme un grand capitaine à un jeune soldat. Car c'en est uns, seigneur parmi les hommes, le plus grand qui soit maintenant. Mais quand il ne vous donna que compréhension et compassion, vous de désirâtes plus rien qu'une mort vaillante au combat. Regardez-moi, Eowyn !
Et Eowyn regarda Faramir, longuement et fermement ; et Faramir dit :
"Ne méprisez pas la compassion qui est le don d'un coeur douw, Eowyn ! Mais je ne vous offre pas ma compassion. Car vous êtes une grande et vaillante dame, et vous avez vous-même acquis un renom qui ne tombera pas dans l'oubli ; et vous êtes une dame d'une beauté que ne sauraient même dépeindre les mots de la langue elfique. Et je vous aime. J'ai eu pitié de votre chagrin. Mais à présent, seriez-vous exempte de toute peine, de toute crainte et de toute privation, seriez-vous l'heureuse Reine de Gondor, je vous aimerais encore. Ne m'aimez-vous pas, Eowyn ?
Alors, le coeur d'Eowyn chagea, ou bien enfin comprit-elle. Et soudain son hiver passa et le soleil brilla sur elle.
- Je me tiens dans Minas Anor, la Tour du Soleil, et voilà que l'Ombre est partie ! Je ne serai plus une vierge guerrière, je ne le disputerai plus aux grands Cavaliers, et je ne trouverai plus la joie dans les seuls chants de massacres. Je serai guérrisseuse, et j'aimerai tout ce qui pousse et n'est pas stérile.
Et elle regarda de nouveau Faramir.
- Je ne désire plus être reine.
Dites-donc, c'est quand même assez macho tout ça. Mais bon, ce ne serait pas passé dans le filtre de New Line Cinema ^^